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La quatrième de couverture sur le
site de l’éditeur :

« Je revoyais aussi les kangourous.
Ils ne regardaient pas en face - une manie qu'ils ont de se présenter de profil, comme les lapins. Je n'en avais jamais vu d'aussi près. Je ne savais pas de quel animal les rapprocher  ; ils avaient des oreilles écartées, des yeux sombres et inquiets, moins veloutés que ceux des biches  ; leur museau était plus ingrat et plus court.
En fait, c'était à l'homme qu'ils faisaient penser davantage (je me le suis dit tout à coup). On aurait dit qu'ils n'osaient pas me regarder. (C'était curieux parce que je m'étais tenue devant eux  ; je les avais observés à travers les trous du grillage). Et tout à coup je me suis dit qu'ils n'avaient pas non plus dû regarder le meurtrier en face  ; mais certainement ils l'avaient vu. Aussi nettement qu'ils me voyaient. Le crime s'était passé tout près. Ils avaient entendu les cris. Ils étaient prudemment restés posés sur leur pelouse, un peu maladifs et tremblants, lorsque la femme avait crié, ils n'avaient pas dû bouger davantage. Mais ils sentaient  ; avec ce flair des animaux, ils avaient bien senti qu'il se passait quelque chose de contre-nature. Et ils se cachaient le museau. Et depuis, ils restaient assis dans cette position tellement inconfortable, ils n'osaient pas nous regarder, leurs mains d'infirmes pressées contre leur ventre, dans le geste impuissant que font certains vieillards quand ils se rappellent le passé. »

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Les bonnes feuilles sur le site de l'éditeur (extraits) :

Je crois que tout a commencé par la pluie. Il pleuvait sans arrêt depuis septembre. Toutes les matinées commençaient par cette petite déception inaperçue mais terriblement déprimante. En me réveillant le matin, en tirant les rideaux, je me souviens que je voyais les lignes fines, tracées à la règle, sous le cône du réverbère en face de la fenêtre de ma chambre ; des lignes toujours légèrement de biais, mais régulières, trop régulières pour être vraiment naturelles. C'était ce que je me disais.
  Je me réveille toujours tôt, avant qu'on ferme l'éclairage public.
  Je me mettais à la recherche de mon parapluie, et je me souvenais qu'il avait une baleine de cassée (ce qui n'a rien d'étonnant pour un parapluie acheté en solde).
  En dehors de la pluie, ma vie était plutôt paisible. Depuis le mariage de Philippe, elle s'écoulait comme celle de tout le monde, de manière insensible, sans que je m'en aperçoive vraiment, au point qu'il m'arrivait parfois, quand j'étais au bureau, assise devant l'écran de l'ordinateur que je venais d'allumer, de m'inquiéter un peu, je dois le reconnaître (mais c'était toujours fugitif, et presque imperceptible).
  L'écran à cristaux liquides bleuissait ; je suivais le décompte de l'horloge qui venait d'apparaître à droite, sur la barre des menus. Sur un écran d'ordinateur, l'horloge remue un peu puisque les chiffres se transforment. Cette partie de l'écran bouge toujours. C'est comme un battement de cils qui attire l'œil. Le passage du temps est sensible. J'avais soudain conscience de ce que cela représentait.
  Je repensais à la sculpture qu'on avait installée au milieu du jardin des Plantes : c'était un gigantesque sablier, assez laid, fait de deux blocs superposés en verre. Le sable blanc s'écoulait du rectangle du haut par des trous bizarrement répartis et il formait en bas de petits dômes de volumes inégaux, lisses et appétissants comme ceux d'un entremets. Ce sable venait de la baie de Somme. C'était indiqué à côté sur une notice explicative, et je me demandais pourquoi (l'origine du sable n'ajoute rien ; elle n'a pas d'incidence sur la mesure). Chaque fois que je passais par le jardin des Plantes, je regardais pourtant la sculpture. C'était net : le volume des dunes du bas augmentait.

  Je me mettais à taper. J'aime sentir sous mes doigts le contact des touches. Je tape très vite, un avantage dans mon métier. J'utilise tous mes doigts et je sais les placer. Le clapotement souple du clavier me réconforte. Toutes proportions gardées, j'imagine que c'est ce que doivent ressentir les pianistes.
  Mon travail n'avait pourtant rien à voir avec la musique. Je tapais des lettres courtoises, mais fermes, précisant que les conditions de garantie des contrats ne permettraient pas le remboursement escompté. Les dédommagements que nous offrons ne compensent jamais entièrement le préjudice. C'est un principe. Sinon, comme disait Brottier, où seraient nos bénéfices ? Je renvoyais aimablement, mais fermement, nos assurés à la lecture des clauses. Je tapais : « Dans vos correspondances ultérieures, veuillez rappeler le numéro ci-joint et la date de déclaration du sinistre. »
  Pendant que je tapais, mon esprit voyageait. Je sentais un cercle d'humidité autour de mes chevilles. Je me disais qu'il fallait absolument que j'achète un nouveau parapluie, qu'il ne fallait pas oublier.
  Pour des courriers de cette nature il aurait suffi d'éditer une lettre type. Mais l'humanité est bizarre. Les gens rêvent tout debout. Les hommes ne veulent pas voir la vérité (surtout dès qu'il s'agit de leurs préjudices). Je suis payée pour le savoir. Une partie de nos assurés s'obstinaient à mentir, échafaudaient toutes sortes d'escroqueries mesquines, inventant des histoires à dormir debout pour des bris de lunettes ou de la tôle froissée.
  Je n'en étais pas dupe.
  Je me souviens qu'une personne s'est obstinée pendant deux ans pour le remboursement d'une ceinture d'imperméable façon panthère brûlée par son pressing. Pendant deux ans, j'avais reçu tous les quinze jours une lettre d'une grande écriture maladroite et violette dans laquelle la boucle des l, trop maigre et penchée vers la droite, ressemblait, sans barre, à un t. J'imaginais une femme entre deux âges, très maquillée, probablement de condition modeste, avec un rouge à lèvres vif, tirant sur l'orange, des cheveux teints en blond très pâle et beaucoup de noir sur les paupières. Le genre de celles qui misent sur l'impression panthère lorsqu'elles n'ont plus grand-chose à espérer.
  À partir d'un certain moment, il faut qu'une femme se résigne. C'était l'opinion de maman.
  Maman faisait partie de ces femmes, si rares aujourd'hui, pour qui la discrétion et la simplicité sont le signe absolu de l'élégance. Comme elle disait souvent : « On ne se lasse jamais du bleu marine. »

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Ce roman marque un tournant dans la production de Dominique Barbéris.
Sur fond de meurtres dans Paris, il aborde les obsessions d’une jeune femme d’origine provinciale salariée d’un groupe d’assurance.
Elle croise un personnage masculin inquiétant, qui va envahir progressivement sa vie… ou son imagination.
Cette dérive est un prétexte à une découverte et une description poétique et lyrique d’un Paris d’aujourd’hui qui s’oppose à la minutie de la vie quotidienne et souligne les fantasmes du personnage principal.
Quand aux kangourous (du jardin des plantes )… ils voient les meurtres et, à travers leurs yeux, nous renvoient de bien inquiétantes rencontres dans ce Vieme arrondissement que nous fréquentions tous à la Sorbonne.
Pas étonnant que ce livre, qui a été sélectionné pour plusieurs prix à sa sortie, ait pu inspirer un scénario et une cinéaste comme Anne Fontaine : on attend de voir le film Entre ses mains qui sort mi septembre.

Dans une vidéo tournée pour l’éditeur (cliquez sur l’icône « cinéma » à gauche) Dominique Barbéris explique son propos.

Quelques critiques que nous avons pu récupérer :
(merci de nous en trasnmettre d'autres si vous en avez)


avec leur aimable autorisation

Le Figaro, no. 18087
Le Figaro Littéraire, jeudi 3 octobre 2002, p. 4

DOMINIQUE BARBÉRIS
L'errance des aimants
cliquez pour le lire

par Patrick GRAINVILLE


des livres Copyright

Alors qu'une série de

meurtres viennent d'être

commis près de chez elle,

une femme en mal d'amour

s'invente, à en frémir de

plaisir, un suspense

quotidien digne des meilleurs

Hitchcock

Article paru dans l'édition du 13.09.02

En deux, trois livres, Dominique Barbéris est passée de l'été à l'hiver, du soleil à l'orage, de l'enfance à l'angoisse. Il pleut beaucoup, sans cesse même, dans Les Kangourous. Nous y sommes loin, apparemment, des jeux de lumière appréhendés en fin de jour d'été dans L'Heure exquise (1), bien que déjà, dans cette évocation de l'âge où l'on passe imperceptiblement de l'imaginaire au réel, où l'on découvre peurs, agressions, regrets, cette romancière de la sensation laissa filtrer la menace d'une fin de rêve, l'ombre d'un précoce crépuscule, le début d'un trouble et d'un déséquilibre. Déjà dans L'Heure exquise affleurait l'ambiguïté du sentiment qui s'empare des jeunes filles : en quête de leur « genre d'homme », quoique alarmées par la bestialité du mâle, simiesque.

L'héroïne des Kangourous n'est pas guérie de cette obsession du temps qui passe trop vite, de ce désarroi mêlé d'excitation devant la mutation et la dégradation des corps, de cette ambivalence des désirs. Ni de son penchant pour l'évasion. Employée d'une compagnie d'assurances qui la paye pour empêcher les clients d'inventer des histoires à dormir debout, elle se laisse volontiers aller à voir glisser sur l'écran de son ordinateur « des ondes rêveuses, sinusoïdales, presque abstraites, comme les courants lumineux qui zèbrent le fond des piscines ». Elle vit seule à Paris depuis que son fiancé l'a quittée. Sa collègue Maryse, unique confidente, l'entretient dans l'idée que, fatalement, les histoires d'amour tournent mal. Et que, méfiance : « Les hommes... si on se laisse faire, on est fichu. »

HEMORRAGIES EN TOUT GENRE

Ce qui, en sus de son humour discret, fait le suc de ce roman nourri de perceptions, marée de goûts et dégoûts, flux et reflux de coups de coeur et haut-le-coeur, qu'ils soient de l'ordre olfactif, cinétique, visuel, ou psychologique (2), c'est l'écho des résonances et des correspondances. Comme si la narratrice était traquée, ou détraquée. Ainsi, le fait qu'elle ait à gérer une affaire de remboursement de ceinture d'imperméable façon panthère brûlée par un pressing n'est pas innocent : elle habite dans le quartier de la rue Monge, tout près du Jardin des plantes. Il y a quelque chose, chez cette femme, de « cousu d'enfance » (comme dirait Gombrowicz), qui l'attire au zoo. Lorsqu'elle apprend qu'une femme, puis une deuxième et une troisième, ont été sauvagement tuées près d'une serre du Jardin des plantes, là où l'on vend des crêpes, des glaces et de la barbe à papa, son sang ne fait qu'un tour. Les Kangourous sont une délicieuse cascade d'hémorragies.

Hémorragie de traumatismes, d'abord : la déchirure intime, le saignement menstruel vécu comme une lésion, la terreur de la maladie, hier la terreur de l'opération des amygdales, aujourd'hui le cancer de la mère. Hémorragie de répulsions, ensuite : phobique de la viande saignante et des pâtes colorées de sauce tomate, l'héroïne se condamne au poulet... sauf quand un homme la drague à la cafétéria et qu'elle pique de sa fourchette des betteraves à la vinaigrette ; la nudité lui paraît inhumaine,l'intimité dégradante, la mutilation synonyme de mort, qu'il s'agisse d'une perte de sang, de la perte d'un membre qui renvoie à l'effarante image, chez le boucher, des corps morcelés, ou, peur suprême, de la perte des cheveux (ce qui nous vaut une séance cocasse chez le coiffeur). Hémorragie de fantasmes, enfin : bercée toute petite par le cinéma américain des années 1950, persuadée que sa vie ressemblerait aux films, nostalgique des happy ends où les gamines roucoulent dans les bras de « Djohn Wayne », et ignorante que dans les productions hollywoodiennes les immeubles sont en carton-pâte, les décapotables immobiles et les cheveux plaqués par la laque, elle guette son James Stewart. Et ce qu'elle vit, ce qu'elle nous compte par le menu, est un véritable film d'Hitchcock.

Les Kangourous sont en effet l'histoire d'une femme qui s'invente, à en frémir de plaisir, un suspense quotidien. Après la découverte des meurtres qui poussent les femmes du voisinage à considérer chaque homme comme un suspect, la Grace Kelly de Dominique Barbéris ne rechigne devant rien pour qu'il lui arrive enfin quelque chose « de vraiment décisif ». Elle trouve à l'un de ses supérieurs des mains d'étrangleur, elle se méfie des barbus ( « on ne sait jamais ce qu'ils dissimulent » ), elle sursaute dès qu'elle entend un pas dans la rue car « je sais qu'il y a des hommes qui suivent les femmes, même des inconnues ». Entre elle et ce collègue qui lui fait du charme s'instaure une partie de cache-cache, des rendez-vous douteux, des apparitions dans la pénombre à vous faire sursauter, une confusion entre le crime et l'étreinte. Les voilà un soir sur les lieux mêmes où l'assassin frappa. « Sa main s'est plaquée sur la mienne (...) Je me cramponnais au grillage, mais je n'osais pas crier. Ses mains touchaient mon cou... »

Cette version parisienne de Soupçons, des Enchaînés ou du Crime était presque parfait pourrait aussi être lue comme un hommage à Hatari ou aux films de chasse à la Howard Hawks si la présence des animaux n'y dissimulait pas une pulsion plus inquiétante, quasi fantastique. Au rêve de l'héroïne, côtoyer des fauves dans une grande réserve d'Afrique qui ressemblerait au Paradis, s'oppose le spectacle morbide des serpents en bocaux, papillons épinglés, insectes en vitrines. Au Jardin des plantes, girafes, gazelles et habitants de la savane sont en cage. La demoiselle en mal d'amour de Dominique Barbéris pose sur eux un regard de proie. Le geste « instinctif et vorace » du lion tenant entre ses pattes une carcasse ensanglantée ressemble à celui de son fiancé d'hier, quand il « disposait mon visage sur les coussins de son lit-divan pour m'embrasser ». Et ces fameux kangourous, devant lesquels une femme a été assassinée, « c'est à l'homme qu'ils faisaient penser davantage ». Témoins muets, « leurs mains d'infirmes pressées contre leur ventre, dans le geste impuissant que font certains vieillards quand ils se rappellent le passé ».


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Article paru dans l'édition décembre 2002 / janvier 2003

La petite employée ouvre

l'oeil

Elle est employée chez Prudence, compagnie d'assurances. Un nom pareil, avec toutes ces histoires d'assassinat, ça ne s'invente pas. Car depuis quelque temps, un homme trucide des jeunes femmes dans son quartier, près du Jardin des Plantes à Paris. Elle n'est pas du genre à paniquer, mais elle remarque tout: la triste descente de gouttelettes sales sur une vitre, la flaque laissée par un sachet de thé dans une soucoupe, surtout les petits signes de la médiocrité de l'existence. En général, ils la rassurent. Sauf quand s'y coincent des nouvelles de meurtres en série, glanées chez son coiffeur ou à la télévision. Alors l'inquiétude la prend. La maladie de sa mère n'arrange rien, c'est sûr, mais il y a aussi cet inconnu qui s'intéresse à elle. Est-ce flatteur ou suspect? On se croirait dans une BD de Tardi d'après Léo Malet avec ce côté caricature du quotidien serré dans le suspense. Grâce à une subtile rhétorique qui glisse de l'observation fine vers l'introspection précise, Dominique Barbéris crée une tension à partir du plus banal. Sa petite employée, calme à la limite de la crispation, sage mais près de l'angoisse dépressive, a l'air insignifiante. Il ne faut pas s'y fier: elle contemple un drame. Le sien.


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Article paru dans l'édition du jeudi 05 septembre 2002

L'orgue de Barbéris

Les gens normaux ont tout d'exceptionnel. «Les Kangourous», de Dominique Barbéris, se promène à Paris sous la pluie...