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Le livre

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Le Figaro, no. 18087
Le Figaro Littéraire, jeudi 3 octobre 2002, p. 4

DOMINIQUE BARBÉRIS
L'errance des aimants

Patrick GRAINVILLE

Ça, c'est un titre ! Incongru. L'héroïne, employée de bureau dans une compagnie d'assurances contemple les animaux au Jardin des plantes. Elle observe leur silhouette bossue, l'oeil de biais comme celui des lapins froussards. Les moignons de leurs pattes ramenés contre la poitrine. Tribu d'estropiés solitaires, souffreteux, perdus... Les kangourous deviendront des doubles de nous-mêmes, de notre angoisse, de notre exil.

La narratrice vit seule. Sa liaison avec Philippe a cessé. Il s'est marié ! Elle a une collègue de travail assez drôle, toujours en veine du grand amour. Mais ratant ses plans fumeux. Une tante Louise vieille et verte. Un autre collègue très palabreur. Un coiffeur à tirades... Et surtout une maman qui se meurt d'un cancer. Rien que de très quotidien, au fond. Mais la banalité, c'est l'affaire de Dominique Barbéris. Son épopée discrète. Elle peut en tirer des effets comiques. Avec une dérision très sûre. Certaines observations, phrases en aparté, chutes, nous font éclater de rire. Des sentences un peu évidentes, un peu absurdes comme sorties du Dictionnaire des idées reçues de Flaubert. Mais se déploie un autre versant de la monotonie, plus pénétrant, plus poignant. Le vide. La narratrice aimerait parfois ressembler à une poupée de celluloïd ou à l'intérieur lisse d'une boîte de sardines ! Jolie, comme une icône du pop art ! Pas de corps. Pas de sang. Pour ne rien perdre. Car de sournoises phobies l'assail-lent : de morcellement, de contact, de saleté... " Heureusement que nous sommes bien fermés ", remarque-t-elle !

Un fait divers de taille perturbe ce train-train fade. Un meurtre au Jardin des plantes, justement. Un deuxième, un troisième... Le serial killer massacre salement des femmes assez banales dont les clichés de Photomaton sont reproduits dans le journal. " Eviter de se trouver seule avec un homme ", en conclut l'héroïne. Bien sûr, elle fait la connaissance d'un grand type blond, aux yeux bleus. Assez mystérieux. Une élégance entachée de fausses notes. Un emploi du temps énigmatique. Un déclassé furtif. Très doux, très patient... C'est le choc : troublée ! Le mot est récurrent. L'emprise immédiate. Plusieurs rendez-vous dans des bars, dans des rues. À peine un baiser. Serait-ce l'assassin du Quartier latin ?... Les deux solitaires s'aimantent. Deux âmes errantes. La fin nous laisse dans le doute... Quoique ?... Un penchant quasi-suicidaire incline l'évolution lente du livre : " Tout chemin entraîne à se perdre ou à se sauver. " Mais se perdre, c'est l'effroi suprême et c'est l'envoûtement inavouable. Que quelque chose arrive enfin ! " Car personne ne vient jamais. "

L'intrigue n'est jamais une finalité dans un roman de Dominique Barbéris. Même quand il s'agit d'un tueur et de ses proies. Ce qui compte, c'est le timbre, la note, la touche, le regard : " Regarder, c'est une chose que je savais faire, la seule chose peut-être que je faisais bien. " Tout l'art de la romancière est dans l'acuité de son regard. Précis, cernant détails, matières et nuances. Les variations du ciel captées à fleur de peau, les petites pluies poudreuses comme autant d'avatars de l'âme. La venue du soir, " le silence des couleurs ", la tête intacte et chue d'une tulipe... Des feuillages nocturnes éclairés par des phares. Les reflets d'un feu dans les yeux d'un chat. C'est un roman de reflets. Et le reflet marque la distance, le dédoublement, la séparation, une perte, un spectre. Une manière de se voir à l'envers, en plus petit et en pantin, dans un ailleurs vitreux. Beaucoup de surfaces transparentes, donc, de serres, de verrières, d'eaux crépusculaires. La moindre sensation se double d'un écho, d'une résonance profonde. Les choses ne sont jamais objectives. Elles se reflètent dans notre coeur. Elles nous soulagent ou nous dévorent. Discrètement, elles nous tuent. Rien n'est jamais exhibé, souligné. L'accent est tout intérieur. Un frémissement, une ponctuation sanglante dans le noir.

Les dernières pages sont lancinantes. Dominique Barbéris est un écrivain. D'écriture. Une telle présence dans les mots est rare. Ce surgissement de l'intense dans l'écoulement du temps. Son sablier morose. Ces milliers de glas minuscules. Cet irrémédiable tapi dans les allées bleutées du soir. C'est déchirant comme M. le Maudit.

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